Comment analysez-vous les résultats obtenus par la délégation belge à Pékin?
Nous sommes revenus d’Athènes avec sept médailles. De Pékin, nous rentrons avec une médaille seulement (*), c'est-à-dire bien en deçà des espoirs légitimes que nous entretenions au vu des résultats de nos athlètes lors des championnats mondiaux et européens précédant les Jeux Paralympiques. De ce point de vue, il s'agit bel et bien d'une déception. Mais on peut aussi voir les choses autrement et considérer que nous avons rencontré d'autres objectifs au-delà même de nos espérances. Par exemple, nous voulions placer 50% de nos athlètes dans le top 8 de leur discipline respective. Finalement, ce fut le cas pour environ 75 %. Nous avons également eu la satisfaction de voir évoluer l’équipe belge de goalball à ces Jeux. Bref, il y a du bon et du moins bon.
Quelles causes voyez-vous à cet échec relatif?
Je pense d’abord que, ponctuellement, la pression a été trop forte pour certains athlètes qui n'ont pas toujours su gérer leur statut de favori et répondre aux attentes suscitées par leurs prestations antérieures. Certains ont littéralement craqué psychologiquement. Soudain, ils étaient incapables de battre des athlètes dont ils auraient disposé très facilement dans d'autres circonstances. C'est une explication. Mais il y en a d'autres. Notamment la formidable progression de la concurrence. Auparavant, il suffisait d’être un bon amateur dans son sport pour décrocher une médaille. Aujourd’hui, cela ne suffit plus. Le niveau des performances dans tous les sports a été rehaussé de plusieurs crans. Et cela se traduit aussi par un plus grand professionnalisme dans l’encadrement et la préparation des athlètes. Ainsi, la gestion du stress, la préparation médico-scientifique, les programmes nutritionnels, la préparation physiologique: tout cela fait désormais partie du programme de nombreuses délégations. Or en Belgique, nous sommes en retard dans l'attention portée à ces différents facteurs, surtout du côté francophone.
Quelles ont été les conditions climatiques et environnementales à Pékin lors des Paralympiques un mois après les JO?
Nous avons bénéficié de très bonnes conditions, probablement meilleures encore que celles des Jeux Olympiques, notamment grâce au fait que les Chinois avaient prolongé de quelques semaines les mesures de prévention contre les pics de pollution: fermeture des usines, limitation du trafic automobile, etc. Donc il faisait tout à fait respirable avec une température clémente. Avant de partir, nous avions mis en garde nos athlètes sur la nécessité de boire beaucoup pour éviter les coups de chaleur et de bien se protéger du soleil. Sur place, ils se sont demandé pourquoi tant de méfiance. Tout s'est déroulé sans anicroche. D'ailleurs je voudrais en profiter pour souligner à quel point l’organisation a été impeccable. Les organisateurs ont fait des efforts énormes pour mettre tout le monde dans les meilleures conditions possibles. A mon sens, ces Paralympiques-ci ont marqué un tournant décisif, devenant de plus en plus par l’ampleur, l’organisation, l’attention des médias, une copie légèrement réduite des Jeux Olympiques. A notre niveau, cela s’est aussi marqué par la remise de la prime Ernst & Young au médaillé belge. C'est la toute première fois que cela arrive.
Avec le bénéfice de cette première expérience, que pensez-vous qu’il faille mettre en œuvre sur le plan de la préparation, de l’encadrement pour ramener le handisport belge à son meilleur niveau?
C'est un immense chantier. D'abord, il faut revoir de fond en comble nos habitudes de préparation pour amener nos athlètes vers plus de professionnalisme. Cela concerne également les instances chargées de l’encadrement et de la sélection. A côté de l’encadrement sportif, nous devrons aussi sensibiliser tous ces intervenants à l'importance d'une plus grande rigueur en matière de suivi médical, nutritionnel, physiologique et psychologique. On devra aussi établir des plannings plus précis qui tiennent compte des spécificités de chaque sport, de chaque discipline et même de chaque catégorie de handicap.
Et les stages?
Là aussi, il faudra que l'on s'améliore. A notre niveau, je pense qu’il faudrait effectuer plusieurs stages de préparation, mais sur des durées plus courtes que celui d’une semaine prévu au centre spécialisé de Bourges en France. Bien sûr, c'est difficile à mettre en œuvre. N'oublions pas que l’encadrement de ces athlètes (coachs, kinés, médecins, etc.) est constitué de bénévoles. Nous devons évidemment tenir compte de leurs disponibilités réduites avant de programmer de nouveaux plannings d'entraînement. Une des solutions serait, à mon avis, de profiter du courant actuel de collaboration et d’intégration de certains sports paralympiques dans les fédérations internationales valides, et des répercussions de ce courant au niveau national. Dans ce contexte, nous collaborons déjà avec de nombreuses fédérations nationales en organisant des modules de formation spécifiques pour le handisport dans la formation des cadres. Cette dynamique aura un effet accélérateur vers plus de professionnalisme.
Le professionnalisme est une médaille à deux côtés : les performances accrues d’un côté, les dérives de l’autre. Voyez-vous cela déjà à l’œuvre au niveau des Paralympiques?
Le dopage reste encore un sujet délicat dans le monde handisport où l'on est évidemment très attaché à un idéal de pureté. Pourtant plusieurs indices laissent penser qu'il sera mieux pris en ligne de compte. La concurrence accrue, le système de sélection, les primes, la notoriété: tout cela peut pousser certains handicapés à faire n’importe quoi pour décrocher un titre. Et il n'y a pas que le dopage. Cela commence avec des petites tricheries comme celle qui consiste à se faire verser dans une catégorie inférieure pour augmenter les chances de briller en compétition. Certains sont tentés d'exagérer leurs incapacités réelles, par exemple en restreignant volontairement l'amplitude de certains mouvements. C'est le contraire du but poursuivi par les pionniers du mouvement qui voulaient aider ces personnes à surmonter leur handicap. D'un autre côté, on peut comprendre la difficulté que doivent surmonter certains athlètes qui ont tellement amélioré leurs capacités physiques grâce à la pratique du sport, qu'ils se trouvent versés dans des catégories supérieures et donc condamnés à reprendre pratiquement de zéro leur longue marche vers les sommets. Un autre gros problème d'équité sportive réside dans l’absence de réglementation précise en matière de qualité technique de certaines prothèses de compétition, par exemple sur 400m et sur 800 mètres. Or les performances de ces prothèses peuvent varier du tout au tout.
Sur un plan plus personnel, que tirez-vous comme bilan ?
Cela a été une aventure extraordinaire. J'ai appris à connaître et à apprécier chacun de ceux qui constituaient la délégation belge. Et puis, quel événement! Si je ne devais retenir qu’une image, ce serait celle de l’allumage de la flamme dans le stade. Un athlète en chaise roulante qui s’est hissé à la force des bras sur une dizaine de mètres de hauteur pour allumer la flamme du stade avec la torche paralympique. Dans le noir et le silence. C’était très émouvant. Je trouve vraiment dommage que les médias belges n'aient pas mieux répercuté l'événement. A Pékin, il y avait quand même deux fois plus de correspondants étrangers qu'à Athènes. Et cela, c’est aussi un signe de ce tournant des Paralympiques de Pékin !
(*) Le cycliste Jan Boyen, médaillé de bronze en poursuite (catégorie LC2)